Comment invente-t-on une nouvelle pomme de terre?

Par Anne Reverdy

La création d’une nouvelle variété de pomme de terre, au doux nom féminin de Charlotte, Amandine ou aux anciens noms de Binje ou BF15 passe par un long processus, celui de l’obtention. Voici comment cela se passe, jusque dans les champs, à Noirmoutier.

Plan mère dans un champ d’essai: la pomme de terre est teintée de rouge
car c’est impropre à la consommation, c’est celle que l’on a planté pour avoir la plante et les tubercules à déguster.

Lors de mon séjour à Noirmoutier, j’ai assisté à un processus que je ne connaissais pas du tout: l’invention et l’adoption par un terroir d’une nouvelle variété de pomme de terre.

Récolte dans un champ d’essai

Qu’est-ce qu’une obtenteur?

Une nouvelle variété de pomme de terre, c’est vraiment l’affaire de passionnés. A l’origine, il y a des obtenteurs. On les appelle comme cela parce que, même s’ils inventent une pomme de terre dans leur laboratoire ou dans leur jardin, ils finissent par obtenir l’inscription au catalogue de la très sérieuse Instance Nationale des Obtentions Végétales.

Dans le champ variétal… Des obtenteurs observent et s’observent…

Mais avant cela, il se passe beaucoup de temps. On compte à peu près 10 ans de recherches et de mise au point d’une nouvelle variété avant l’inscription au catalogue. La charlotte, que tout le monde connaît, a été créée par le croisement de deux variétés : la Hansa et la Danae, en 1971. C’est la firme Germicopa (Bretagne) qui en est l’obtenteur. Mais elle ne fut inscrite au catalogue qu’en 1981.

L’un des plants dans le champ variétal

Les entreprises de semences.

Un obtenteur peut faire partie d’une grosse société fournisseur de plans qui aura ses propres stations de recherche, mais il peut aussi être un jardinier privé et passionné qui fait ses croisements dans sa serre au fond de son jardin.

Du potager

Par exemple, la Binje fut inventée par instituteur des Pays Bas : Kornelis Lieuwes de Vries qui lui donna le nom d’un de ses élèves.

En fait, il avait donné les noms de ses filles à d’autres variétés, mais celles-ci n’ont pas été retenues par le catalogue ! Une fois qu’un obtenteur a obtenu son inscription pour une de ses inventions, il touche des royalties sur chaque plan émis pendant 30 ans (c’était avant 25 ans, mais ce nombres d’années a été relevé il y a quelques années).

Les plants n’ont pas forcément de nom s’ils ne sont pas encore inscrits au catalogue

Au semencier.

Les semenciers peuvent être des entreprises de droit privé, comme Germicopa SA, mais aussi des Groupements de producteurs en GIE ou en SICA comme la Station de Recherche du Comité du Nord ou Grocep, enfin, cela peut-être l’Etat avec l’INRA (Institut National de la Recherche Agronomique) ou des universités. Les semenciers, en échange de leurs investissement au long terme, commercialise ensuite les semences sous frome de graines ou plants, tout en garantissant la pérennité de la variété, sa stabilité quant à ses qualités agronomiques.

Dégustation à l’aveugle

L’adaptation et la commercialisation des plants de pomme de terre.

Mais tout cela ne fait pas le succès d’une= nouveau plant de pomme de terre : il faut ensuite commercialiser le plan et surtout convaincre les agriculteurs de la cultiver. Pour cela, le processus qu’a mis en place la coopérative des primeurs de Noirmoutier est assez parlant.

L’acclimatation de la 1ère pomme de terre.

Fleur de pomme de terre

Quand les espagnols découvrirent les pommes de terre dans les Andes, il fallu acclimater ce tubercule aux conditions climatiques de l’Europe. Poussée dans des régions proches de l’équateur, les 1 ers plants de papas hispanorum sont soumis au photopériodisme, c’est-à-dire que leur tubérisation dépend de la durée de la nuit. Or à l’équateur, cette durée est égale au jour. Ce qui n’est pas le cas des nuits européennes où l’été, les jours sont très longs. Pour pouvoir la cultiver pendant les périodes chaudes (même climat que les Andes), il a fallu l’adapter en la faisant passer d’abord par les Canaries et en sélectionnant les plants les plus gros. Peu à peu, les plants de pommes de terre ont pu être plantés partout dans le monde.

Plantation de pommes de terre chez les Incas
Plantation de pommes de terre chez les Incas

C’est ce que l’on fait quand on découvre une nouvelle variété, on l’acclimate au nouveau terroir où l’on veut la cultiver. C’est bien entendu dans une moindre proportion qu’avec les 1ers plants de pomme de terre, mais si tu inventes une pommes de terre qui n’est pas résistante par exemple, aux maladies cryptogamiques (champignons, mildiou), elle risque de souffrir si tu la plante dans une région très pluvieuse et tu auras un très mauvais rendement.

Les essais et l’acclimatation au terroir.

Dans le champs d’essai

Les Primeurs de Noirmoutier cherchent des pommes de terre qui seront précoces, qui ait une bonne tubérisation : au moins 10 tubercules par plan mère), qui donne des pommes de terre fondantes, de bonne aquosité et sucrée. Ce qui fait déjà pas mal de critères. Une fois cette pré-sélection faite, on les plante dans un champ variétal.

Récolte

C’est un petit champ où les plants se côtoient. Le but est de voir comment les différentes variétés réagissent à la terre de Noirmoutier. Là aussi, une sélection va être faite : Il faut que le plant ait une bonne hauteur, indice de précocité, s’il est trop bas, ce n’est pas bon. On récolte sans avoir défolié : la pomme de terre aura meilleur goût et surtout sera plus sucrée car l’amidon n’aura pas eu le temps de se développer.

Dans le champ que nous visitons, beaucoup de Lady Christl car les fournisseurs de plants veulent convaincre Noirmoutier d’en faire… C’est la maison Meijer qui en est l’obtenteur. Autre critère de sélection : on goûte ! Les agriculteurs et les personnels de la coopérative se succèdent comme nous le faisons, dans un salle pour une dégustation à l’aveugle. Le but, avoir un note moyenne pour décider de la conformité des petites pommes de terre au goût « Noirmoutier ».

Sur le tracteur, tri des pommes de terre pendant la récolte

Enfin, une fois qu’une variété est choisie, elle ne s’en sort pas comme cela : il faut qu’elle s’adapte à la terre. Elle sera donc cultivée 2 ou 3 ans en essai pour voir si elle et le terroir font bon ménage. En ce moment, il y 60000 pieds en essai de Gwenne en essai chez un producteur.

La commercialisation des plants de pomme de terre.

Pour que la pomme de terre arrive dans ton assiette, elle porte un nom inscrite au catalogue comme une marque. La Charlotte, tombée dans le domaine public en 2011 est devenue une star, la pomme de terre la plus cultivée en France. Mais pour cela, il a fallu la faire connaître, à grand renfort de publicité, pour que le consommateur la réclame et donc que les cultivateurs aient envie de la cultiver.

Exemple de campagne publicitaire télévisée de pomme de terre

C’est ce qu’a fait le directeur de la Coopérative de Noirmoutier, quand il a lancé la Bonnotte : il a créé un besoin, en faisant un coup de pub magistral et en nouant un partenariat avec Monoprix. La coopérative a aussi surfé sur l’essor des réseaux sociaux et la communication digitale, invitant chaque années des blogueurs pendant de nombreuses années (blogueurs dont j’ai été). Il a enfin créé un rendez-vous annuel autour de la pomme de terre, la Fête de la Bonnotte.

Affiche de la fête de la Bonnotte de Noirmoutier en 2018
Affiche de la fête de la Bonnotte de Noirmoutier en 2018

 

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