Une tarte aux poires pour un coup de gueule

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Tu as peut-être remarqué, hier, il n’y a pas eu de « Lundi, c’est permis ». C’est parce qu’hier, j’ai eu du mal à me mettre à écrire. C’est rare que mon enthousiasme pour l’écriture sur ce blog soit désenchanté, mais je me suis astreinte depuis quelques jours, à un exercice pas facile et qui m’a mis, je t’avoue, dans un état un peu dépressif.

Je crois que je suis en colère… Depuis pas mal de temps. Et que je ne sais pas comment aborder le sujet. Je vais essayer de te le dire avec des mots simples.

Je travaille dans le domaine de la cuisine depuis pas mal d’années maintenant, et je vois passer, dans ma boîte mail, ou dans ma pratique, de nombreuses initiatives pour que les choses s’améliorent. Et pourtant, je fais mes courses, je consomme, je regarde les chefs… et rien ne bouge.

Si je mets dans le panier de ma colère les sujets de la malnutrition en France, du gaspillage alimentaire, de l’agriculture polluante, de l’autorisation d’élevages extensifs, du gaspillage de l’eau (et des constructions de barrages que ce gaspillage provoque), de la destruction des écosystèmes, de la maltraitance des animaux de boucherie et ceux qui servent aux produits laitiers ou ovo-produits… je m’arrête de manger. Complètement.

Je ne serai pas végétarienne, tu le sais, mais à la façon dont on fabrique le reste de la nourriture, je serai parfois tentée de ne pas manger de légumes non plus. Et cela me peine, énormément. J’en ai souvent la gorge nouée. D’où nous vient que l’on doit faire ses courses dans des hypers aux kilomètres carrés, a-t-on besoin de pouvoir choisir un yaourt sur un linéaire de 20 mètres de long? Est-ce que la consommation  ainsi concentrée est un plaisir ou un esclavage?

Comment demain, je peux consommer un poulet qui présente des traces de bleus sur sa chair? Comment je peux aller vers un œuf qui n’exprime que la souffrance d’une courte (presque heureusement) vie de volatile, que j’admire par ailleurs dans une basse-cour? Comment puis-je me réjouir de déguster du jambon, de la saucisse, ou même une côte de porc, quand je sais que le cochon qui me l’a offert de sa vie, n’a été qu’un objet de souffrance, de vie abominable, qui en dit très long sur les humains que l’on peut être.

Je me balade dans les champs, j’aime les photographier. Mais à voir les bas-côtés des routes, sans plus une fleur, sans le bourdonnement estival de mon enfance, sans les couleurs gaies et désordonnées des fleurs des champs, sans le terrain grouillant de vers et de pince-oreilles… comment puis-je continuer d’acheter même des céréales aux packagings aux sourires accrocheurs pour ma famille? Comment ne pas penser à tout ce que je ne trouverai plus dans une trentaine d’année dans mon placard (le miel?) parce que les immensités des productions de blé ou de maïs auront tout détruit?

Tarte aux poires 21

Pourtant, je ne consomme pas forcément bio. Je ne pense pas que le bio, en lui-même, ce label réglementé et très contraignant, puisse faire vivre ou être porteur d’espoir  même vis-à-vis de la nature. Il ne permet pas à l’ensemble des producteurs de se projeter vers une agriculture respectueuse de la nature. Il est encore trop porté sur un militantisme qui fait reculer même les plus hardis. Et à contrario, il n’est pas assez puissant pour contrer certains lobbyings.

Je regarde la longue liste des actions ou réglementations des politiques qui nous pousseraient dans le bon sens. Mais que dire du politique qui d’un côté édicte les règles d’un non gaspillage de nourriture, qui légifère pour que l’animal ne soit plus considéré comme un meuble dans le code pénal et que d’autre part, ce même politique autorise que l’objet de sa bonne conscience devienne une matière à spéculation sans se préoccuper 5 minutes du vivant sensible qu’il soumet alors à la torture?

La nourriture est notre cri primal. Avant toute chose: il y a la faim. Et cette nourriture passe par la destruction de l’autre ou de notre environnement. Avant les années 50 et la révolution de la grande consommation, l’impact que nous avions sur le vivant était régénéré par la nature. La planète arrivait à suivre. Avant les années 50, et notre vie très urbanisée, nous avions conscience que ce que nous mangions provenait des champs, d’animaux vivants que nous voyions souvent sur pattes et puis dans nos assiettes. Je me souviens d’avoir vu le cochon saigné dans la cours de ma maison, d’avoir assisté à l’abattage de l’agneau. Je pense qu’on avait plus, il y a quelques décennies, la conscience du meurtre alimentaire que l’on était obligé de commettre pour manger.

Cueillir une carotte, l’avoir fait pousser, est déjà un acte destructeur d’un million d’organismes dans la terre. Élever un animal pour le manger, est un acte en soit qui est barbare, dans sa conception. Mais est-on obligés pour manger, de faire pousser des pastèques à perte de vue dans des coins arides, en ayant déplacé des lacs entiers vers le lieu de culture, parce qu’on veut absolument cultiver cette pastèque là, et pas ailleurs (on est d’accord, je schématise pour le propos)? Est-on obligés d’entasser les animaux qui font le sacrifice de leur vie pour nous nourrir, en leur faisant une vie de souffrance, avant de les manger? L’intérêt de l’argent est-il devenu à ce point essentiel à notre vie, qu’il faille continuer cette dictature sur le vivant, et au détriment de notre avenir, de notre bien-être, de notre plaisir, finalement?

Je t’ai jeté pêle-mêle l’état de mes réflexions, et cette semaine sera un peu sur ce ton. Je vais arrêter de me mettre en colère, et je vais essayer, au-delà des produits bio, de te lister un peu les initiatives, même industrielles, que j’ai rencontrées ces dernières années et qui vont dans le bon sens. L’agro-alimentaire est un domaine complexe, ou  certains s’enferrent dans leurs travers, ou d’autres au contraire, essaient de mouvoir les mentalités.  L’humanité qui crève de faim pour plus de la moitié de sa population, ne va pas cesser de manger ou de réclamer à manger. Les vaches et les cochons ne vont pas voir leurs cages s’ouvrir et eux-mêmes devenir soudainement sauvages (on en ferait quoi, d’ailleurs, de tous ces animaux?). Demain, les grandes surfaces céréalières ne vont pas se transformer en jungle ou en petits bocages normands joliment cultivés par quelques jardiniers éco-citoyens… Il ne faut pas rêver, mais encourageons les industriels, les distributeurs, les consommateurs (nous en fait), encourageons-nous à lire les étiquettes, à acheter des produits d’animaux respectés pendant leur élevage, à manger des céréales qui ont été cultivées dans des espaces respectueux de la bio-diversité, à consommer moins, aussi, et dans des lieux plus petits (qui ne seront pas en terme de lieux de consommation, le reflet pur et simple de l’extensivité des cultures ou des élevages), encourageons-nous, sans pour autant devenir végétariens ou bio, ou que sais-je, à influer par notre pratique de la consommation, sur les industriels, qui, comme toute entreprise commerciale, reçoivent ce type de signaux et savent y réagir.

Je ne mettrai pas sur ce blog des dénonciations, bien d’autres le font très bien à ma place… et sûrement bien mieux que moi qui suis émotive et souvent trop sensible pour dire les choses sereinement. Mais je t’invite dans les commentaires, à venir dire les initiatives qui t’ont plu et à offrir à tous les passants de cette page, les pistes qui peuvent leur permettre d’aller dans le bon sens et d’influer sur les pratiques, à tous les niveaux…

Allez, une recette pour se remettre de mes lamentations? Une tarte aux poires… un peu en forme de symbole:

 

Tarte aux poires
 
Préparation
Cuisson
Temps total
 
Ecrit par:
Pour: 6
Ingrédients
  • 200g de farine T55
  • 125g de beurre ½ sel
  • 50g de sucre
  • 1 oeuf
  • 4 poires
  • 2 sachets de sucre vanillé
  • 1 cuillère à café de cannelle
Etapes
  1. Préparer la pâte: mélanger la farine, le sucre et la travailler du bout des doigts avec le beurre pour faire du sable. Quand le sable ne comporte plus de morceaux de beurre, que tout est bien mêlé, ajouter un œuf, et former une boule de pâte sans pétrir (idéalement, tu peux touiller le tout avec la main jusqu'à ce que se forme la boule).
  2. Étaler la pâte entre deux feuilles de papier sulfurisé, et placer le tout dans réfrigérateur.
  3. Éplucher les poires. Les couper en fines lamelles.
  4. Sortir la pâte, ôter les deux feuilles de papier sulfurisé, les placer dans un moule à tarte beurré fariné ou simplement chemisé au fond d'un rond de papier sulfurisé.
  5. Piquer le fond de tarte, disposer les lamelles de poire. Les saupoudrer de sucre vanillé et de cannelle. Place rle tout au réfrigérateur.
  6. Préchauffer le four à 200°c. Quand le four est chaud, enfourner la tarte, la cuire 25 à 35 minutes selon l'épaisseur de la pâte.
 

 

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There are 14 comments

  1. www.babethcuisine.blogspot.fr

    J’ai lu jusqu’au bout…..et comprends cette colère…..j’essaye aussi à mon humble petit niveau d’aller un peu dans ce sens, mais me dis aussi qu’au niveau mondial, ça va être un peu difficile de changer les choses….ceci dit, si chacun fait un petit bout de quelque chose dans sa région, peut être….on peut rêver….ou espérer….en attendant, je prends une part de tarte….

  2. Anne Demay-Reverdy

    @Clemence: Merci pour ce baume…
    @Babeth: on se sent tellement impuissant, oui. Et pourtant, j’ose encore croire, rêver à a force de l’atome. A la force de remplir l’espace de nos actions pour qu’elles prennent peu à peu la place de ce qu’on nous impose.

  3. Xu

    Je crois encore un petit peu en l’effet papillon positif !
    Non, tout ne changera pas demain, mais nous sommes les premiers à pouvoir agir sur tout ça.
    En refusant de n’être que bêtes, nous aussi.
    Merci pour ce post.
    (et *coeur avec les doigts* aussi…)

  4. Anne Demay-Reverdy

    @Babeth @Xu: oui, et j’ai même plein de pistes pour répondre à Babeth et à mes propres doutes quant à notre pourvoir d’agir. Alors rdv demain avec mes lectures et mes outils. Et une recette aussi! parce que quand même….

  5. N. Noury

    Bonjour, voici l’avis d’un simple citoyen « conso-acteur ». Ton point de vu (si je peux me permettre de te dire tu) a déjà été soulevé très haut et très fort, pas par n’importe qui mais Jamie Oliver lui même. Il s’est cassé les dents sur quoi, le lobiing de l’industrie alimentaire. En effet ces gens là ne sont motivé que par l’argent et les profits qu’ils peuvent tirer de leur pratiques plus que discutable. hélas pour nous nos chers dirigents sont en retard de quelques batailles sur ce sujet aussi et pourquoi pas aussi de conivence puisque ces gens représentent leur électorat (mais c’est une autre histoire) Bref peu importe que les gens crèvent à cause de la mal bouffe, ça entretien le système et ça fait du bien dans le tiroir caisse. A nous d’être vigilants et responsables chacun à son niveau, en se disant qu’on peut encore inverser la tendance… quelques exemples existent ça peut faire boule de neige …
    Désolé d’avoir été si long j’espère que tu liras jusqu’au bout aussi.

  6. Anne Demay-Reverdy

    Bonsoir N.Noury,
    Contrairement a ce que tu dis, Jamie ne s’y est pas tant cassé les dents que cela et il en a même influé sur la réglementation et contrer les aberrations en matière de nutrition des écoles anglaises. la nouvelle réglementation est entrée en vigueur le 6 janvier 2015 . Je te renvoie pour cela à son site (http://www.jamieoliver.com/us/foundation/jamies-food-revolution/school-food) et à la nouvelle réglementation. En effet des politiques ont essayé de faire des retours en arrière, mais les efforts ont payé et les choses bougent en Angleterre. Alors pourquoi pas en France? Des chefs comme Thierry Marx commencent à intervenir auprès des acteurs des cantines scolaires pour les former et les initier à éduquer le goûts de nos enfants. Il y a des initiatives de la part des industriels aussi, et même si leur moteur premier est l’économie de leur marché, pourquoi ne pas les influencer pour leur montrer qu’on peut gagner de l’argent par ce biais.
    Oui, je suis complètement d’accord avec toi, restons vigilants, et même mieux, exigeons ce que l’on veut de notre caddie ou de notre assiette: c’est en orientant notre propre consommation qu’on influera sur les leviers économiques et donc les pratiques de l’agro-alimentaire.
    Merci de ton commentaire que j’ai lu avec plaisir. Même si mon constat est un peu grave aujourd’hui, les posts suivants cette semaine te montreront qu’il y a beaucoup plus d’initiatives et de conscience, même parmi les industriels, que l’on ne le croit.
    Bonne soirée
    Anne

  7. Julie

    Bonsoir Anne! Ton article me touche beaucoup, il est d’ailleurs très bien écrit! Ce sont des questions qu me préoccupent beaucoup, surtout depuis que je suis maman – quelle planete allons nous laisser a nos enfants? Heureusement pas mal de monde commence à prendre conscience de la situation et il existe des solutions…je pense notamment au système des AMAP – ces paniers potagers dont les produits proviennent d’une agriculture locale, raisonnée et biologique. Il le semble aussi que les médias Tv diffusent souvent des reportages sur la sur-consommation, l’utilisation des pesticides dans l’agriculture, ceux-ci ont sans doute un lobby assez fort derrière mais quand même je pense que cela à un effet sur la population. Après il est de la responsabilité de chacun de sensibiliser nos proches famille et amis c’est la meilleure manière d’agir – et commencer à faire son jardin potager, dans un jardin si on a la chance d’en avoir un, ou sur un bout de balcon, de terrasse, de toit…quant à la viande, réduire sa consommation, c’est bon pour le portefeuille et pour l’élevage…
    Bravo pour l’article et la belle tarte!

  8. Anne Demay-Reverdy

    @Julie: oh oui je comprends tes préoccupations. Devenir maman et devoir nourrir son enfant doit être assez anxiogène par les temps qui courent. Je t’avoue que j’ai par exemple les échos de ce que mange (ou non d’ailleurs) le fils de Jeff à sa cantine, je suis effrayée par ce qu’on lui propose au quotidien. Il y a des choses qui bougent, et même un début chez les industriels, mais en effet d’autres préfèrent générer un profit aveugle et destructeur, parfois soutenus par des instances réglementaires et officielles. C’est ce qui me hérissent. On a l’impression d’être au service d’un système au lieu du contraire. J’ai parfois l’impression que ceux qui se bougent sont traités de fous et que ceux qui nous maintiennent dans ce système sont la norme. Mais bon, l’idée n’était pas de faire de la politique.. l’idée était justement d’initier une conversation sur ce blog qui n’est pas à vocation bio ou végétarien et dire que ce ne sont pas que les militants qui se préoccupent et qui peuvent faire bouger les choses. Merci en tout cas pour ton appréciation de mon post, il ne mérite pas tant… c’est juste plein de mes sentiments et de mes doutes. ps: je te renvoie au premier livre que je cite dans mon post suivant, il est plein de conseils pour une alimentation diversifiée et responsable.Bisou

  9. Gylliaen

    Muwep… Ça m’inspire deux trois choses…
    La première c’est que les cochons et autre bétail, sans remettre en cause tes affirmations auxquelles j’adhère, sont quand même mieux traité que les pauvres usagers des transports ferrés de région Île de France… 😛 (ça c’était mon côté coup de gueule à moua !!! 🙂 )
    Après quoi faire contre ça… limiter au maximum de rentrer dans le système :
    – aller au marché et choisir des producteurs locaux qui font de l’agriculture raisonnée
    – profiter des AMAP ou associations de ce type.
    – limiter ses achats de produits transformés et retrouver le plaisir de cuisiner…

    Ça reste à l’échelle individuelle… ça peut sembler peu… mais multiplié par le nombre, ça peut faire évoluer les choses.

    Voilou !!!

  10. Julie / Jujube

    Bonjour Anne, je crois avoir trouvé l’article que tu m’as conseillé de venir lire.
    Il est très juste, et je ne peux qu’être d’accord avec ce que tu écris, surtout une phrase lu dans un de tes commentaires plus haut  » J’ai parfois l’impression que ceux qui se bougent sont traités de fous et que ceux qui nous maintiennent dans ce système sont la norme », j’ai cette impression là aussi. Je suis une folle de ne pas vouloir gaver quotidiennement ma famille et moi-même de chair issue d’un animal qui n’aura vécu que stress et souffrance de sa pauvre petite vie ?
    Je suis une folle de m’insurger que ma fille mange des protéines animales ET des produits laitiers tous les jours à la cantine (bourrés d’antibiotiques évidemment) ?
    Réduire sa consommation d’animaux et produits issus d’animaux, c’est sain, écologique, économique et éthique. Mais peu de personnes ne veulent le comprendre, lobotomisés par la pub (« les produits laitiers sont nos amis pour la vie », mais bien sur…) et les études financées par et pour les lobbies…

    Merci pour cet article coup de gueule, il en faut pour réveiller les consciences.

    Julie.

    1. Anne Demay-Reverdy

      Oui, tu es bien sur le bon post. Merci de ton commentaire. Nous partageons tout à fait le même point de vue. J’ai été d’ailleurs ravie de te rencontrer. A très vite sur nos blogs respectifs 😉
      Bises

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